Tian Lou / Des gens sont morts de faim et de bastonnades devant moi dans la cellule

Tian Lou Emma Flora est migrante de retour de la Libye depuis le 15 décembre 2017. Coiffeuse de profession, elle a suivi une formation en esthétique et en photographie. Son voyage de la traversée de l'Algérie en Libye lui a coûté 1350 Euro (877.500 Fcfa) et celui de la Côte d'Ivoire pour l'Algérie 300.000 Fcfa. Ce qui donne un total de plus d'un million Fcfa. Dans cette interview, elle partage son expérience de la migration clandestine.

En quelle année avez-vous décidé de partir et quelles en sont les raisons ?

J’ai eu l’idée de quitter la Côte d’Ivoire le 06 janvier 2016. Parce qu’ici, je n’avais pas d’opportunité dans mon domaine. En dehors de la coiffure, ma passion c’est la photographie, faire la publicité des produits en tant que mannequin photo. Ici, je n’avais pas l’occasion de m’exprimer dans ce domaine. J’ai cherché les agences, mais je ne tombais pas sur la bonne adresse. Donc je me suis dit pourquoi ne pas aller en Europe, parce que là-bas je pourrai avoir quelque chose de bon sous la main. C’est comme ça j’ai décidé de partir. Ma destination finale, c’était l’Allemagne, mais je ne savais pas par où passer. J’avais en tête, une fois arrivée là-bas contacter des agences de mannequina et modèles de photos.

Quelles étaient vos réalités ici en Côte d’Ivoire ?

Côté famille, je ne pouvais pas dire que je traversais des moments difficiles. Certes, j’étais avec ma mère qui s’occupait de moi. Mais en dehors de cela, j’avais ma fille pour qui je devais me débrouiller pour aider ma maman face aux besoins de l’enfant. Ce n’était pas suffisant, parce quand tu vis en famille ce n’est pas trop intéressant. J’ai mes rêves à réaliser, mes projets. Mais, vu que ma mère s’occupait déjà de moi et de ma fille, je ne me voyais pas en train de venir lui dire que je veux investir dans autre chose. Je ne voulais pas la surcharger encore plus. Donc, j'ai préféré prendre la route de l'aventure.

Quel était votre plan de migration ? 

Je n'avais aucun contact. Certes, mon parrain vit en Allemagne, mais je ne partais pas dans le sens qu'il puisse me fournir des contacts. Lui il est dans le domaine de la danse traditionnelle. Je me suis dit qu'étant là-bas, j’allais postuler sur des sites et faire des castings pour être retenue. Ici en Côte d'Ivoire, j'ai eu à contacter des agences par des sites Facebook. Je me suis dit que le plus important était d'être en Allemagne. Sur place, de bouche à l'oreille ou dans mes recherches sur les réseaux sociaux, je pouvais avoir une agence bien placée à me faire faire une formation pour que je puisse exercer mon métier.

Vous partez en Allemagne, un pays inconnu sans même parler la langue. Comment comptiez-vous faire pour intégrer une structure allemande ?

Quand tu arrives dans un pays, d'abord la première des choses, on te fait apprendre la langue. Tu vas suivre une formation où tu apprends la langue pendant au moins 6 mois. J'avais déjà fait tous ces calculs. Si je pars, j'ai 6 mois pour apprendre la langue. J'ai mis 6 mois pour pouvoir maîtriser quelques domaines. Après 6 mois ou un an, je pouvais commencer à tourner dans les réseaux pour me chercher.

Vous avez décidé d’immigrer par quel canal ? 

Je suis partie illégalement. Je suis partie de la Côte d'Ivoire au Ghana. Du Ghana, je me suis retrouvée au Togo par le car. Du Togo je suis allée au Bénin. Du Bénin je suis allée au Niger. Au Niger, j'ai traversé le désert qui tombe sur l'Algérie. Eguisheim est la première ville de l'Algérie par le dessert. De là, je me suis retrouvée à Tamanrasset où j'avais un pasteur qui devait me guidait pour me faire rentrer à Alger centre, en ville.

En terme d'expérience, quel résumé faites-vous ? 

Les conditions de voyage n'étaient pas faciles. Tout ce qui est illégal n'est pas facile. De la Côte d'Ivoire pour l’Algérie, j'ai fait une semaine en route, assise dans un véhicule. Arrivé à une destination, vous descendez et vous empruntez un car. Pendant ce voyage, je ne pouvais pas prendre de bain. Je ne mangeais que des nourritures sèches pour ne pas avoir un problème de ventre en cours de route. Comme j'avais un but, un objectif à atteindre, je me suis dit peu importe le moyen qu'il faut, je ferai tout pour arriver à bon port. C'est ainsi que je suis arrivée en Algérie.

Quelles étaient vos activités en Algérie ?

Le temps de mettre les idées en place, je me suis lancée dans le ménage. J'ai visité des sites où j'ai été embauchée. Je travaillais à domicile et dans les bureaux. Après je me suis retrouvée dans une usine de fabrication d'emballage de fruits. Dans cette usine, je faisais deux travaux à la fois. Je travaillais dans une chambre de fruits et de vivriers et je faisais la fabrication de caisses pour l’emballages de fruits. À vrai dire, en ce moment-là, je m'en sortais bien parce que je n'avais pas de problème de logement. Là où je travaillais, ils m'ont donné un dortoir et tout était pris en charge. Je quitte le boulot, je suis à la maison. Ma situation de vie était paisible. Ce qui m'a motivé à quitter la ville de l'Algérie, c’est que j'étais avec une amie qui était presqu'à terme. Elle était à 7 mois de grossesse. Elle m'a dit en Algérie quand tu n'es pas mariée et que tu accouches, c'est très compliqué pour l'enfant d’avoir les papiers. Nous avons planifié le voyage et elle est partie. Quand elle est partie, je n'avais plus envie parce que je ne me voyais pas en train de traverser ce parcours pour la suivre. Mais une semaine après son voyage, elle m'appelle pour me dire que le voyage n'a pas été facile, mais grâce à Dieu elle est bien rentrée en Italie et qu'elle est au campo (campement pour les migrants), dans attente d’être enregistrée pour avoir son appartement. Je me suis assise et je me suis dit si elle qui était presqu’à terme a pu braver ce que j'entendais de la Libye, c'est que moi aussi je peux. C'est ainsi que j'ai organisé un voyage et j'ai dit à mes patrons que je vais rentrer au pays.

Quelle a été la réaction de vos employeurs ?

Si je leur disais que je partais en Europe, ils n'allaient pas me laisser partir parce qu'ils savent un peu comment les choses sont. Je leur ai dit qu'il faut que je parte au pays (Côte d’Ivoire) pour voir la famille après 1 an 6 mois. J’ai dit que je vais voir mes parents et mon enfant aussi. Ils m'ont accordé la route et c'est comme ça j'ai pris la route de la Libye. Quand je suis arrivé chez le passeur qui devait nous accompagner pour le voyage, le langage après avoir reçu l'argent et celui d’avant était différent. Mais nous étions déjà mouillés, nous ne pouvions plus faire machine arrière. Quand tu as envie de retourner et tu vois ton argent gaspillé et puis tu es à quelques heures de l'Italie, retourner serait du gaspillage. Donc j'ai dit que je suis déjà là donc je fais avec. C'est comme ça j'ai gardé espoir jusqu'à ce que je fasse 4 mois 2 semaines en Libye sans m'en rende compte.

Quelles étaient vos conditions de vie dans cette attente ? 

En Libye, on ne loge pas les gens. Ils font venir les passagers et c'est à toi de mettre ton savoir en place. On était avec les garçons qui faisaient des tentes avec des couvertures, c'est là qu'on dormait. Heureusement nous étions en été, il n'y avait pas de pluie, ni de neige. Il n'y avait pas l'hygiène. Quand tu es malade, tu ne peux pas aller à l'hôpital. Les femmes ne pouvaient pas sortir pour aller travailler. À peine tu sors, tu te fais kidnapper. Les hommes sortaient avec le courage, parce que sans ça tu ne pourras pas manger. Les femmes faisaient la cuisine lorsque les hommes partaient se chercher. Après quelques mois passés, le passeur est venu nous dire que celui à qui nous avions donné l'argent a fui, donc nous devons payer à nouveau le voyage. Pendant ces 4 mois, je n'avais pas informé ma famille. Mais quand j'ai vu que je ne pouvais plus payer la somme, j'étais obligée d'appeler ma maman pour lui expliquer ma situation. Elle m'a envoyé de l'argent et j'ai repayé le voyage. Mais 3 jours après, la police anti-migration irrégulière a débarqué dans le camp avec des agents de la croix rouge. Ils étaient venus nous prendre en tenues civiles, mais les gens fuyaient. Donc l'armée libyenne est venue et a commencé à tirer partout.

Que s’est-il passé par la suite ?

Ceux qui pouvais fuir on fuit. Nous qui ne pouvons pas fuir, nous sommes restés. Ils disent qu'ils ne sont pas venus nous faire du mal. Ils sont de la police libyenne et qu'ils sont venus pour ramener dans notre pays parce que sur l'eau, le voyage n'est pas permis. Si nous restons là, des gens risquaient de nous kidnapper. Ils nous ont envoyé dans des cellules de détention. En cellule, la vie n'était pas facile. À peine on mangeait. Des gens sont morts de faim devant moi dans la cellule. L'arrestation c'était le 19 novembre 2017. En plein hiver, on se faisait frapper par les libyens qui nous surveillaient. On était là et on avait plus le choix. C'était une question de tu retournes ou tu restes pour subir. Dans les bastonnades, certains sont morts. Avec la prière, on disait à Dieu qu'on n'a pas le choix et qu'on veut rentrer chez nous.

Comment se fait finalement votre retour en Côte d'Ivoire ? 

Mon retour en Côte d'Ivoire a été une grâce et je ne cesserai jamais de remercier Dieu. Le 14 décembre 2017, je vois des gens qui viennent avec des documents et ils disent qu'il y a des gens qui se sont fait enregistrer et qui veulent rentrer au pays. Je cours, je viens vers le monsieur. Il me demande si je suis enregistrée, je dis non. Il m'a demandé de me mettre à côté. Il y a des Ivoiriens qui se sont faits enregistrer et à la dernière minute qui ne voulaient plus renter. Le monsieur a fait l’appel, il y a des femmes qui étaient dans la cellule mais elles ont refusé de sortir. Elles ont dit aux parents qu'elles étaient déjà rentrées en Europe et qu'elles étaient bien placées. En plus de cela, il y a d'autres qui avaient pris des crédits pour effectuer le voyage. Vu l'échec, elles ne pouvaient plus replier. C'est comme ça j'ai pu bénéficier du laisser-passer de l’une d’entre elle.

Arrivée en Côte d’Ivoire, comment vous avez géré les regards pour votre réintégration ?

Ma réintégration n'a pas été du tout facile. Avant de partir de l’Algérie, j'étais enceinte de 2 semaines. De tous ces trajets, quand je rentre, je suis à 5 mois de grossesse. Je reviens accumuler les charges de ma maman, ce que je ne voulais pas au départ. Il y a ma fille, je viens avec une grossesse. Elle doit s'occuper de ma fille, de moi et de l'enfant que je porte. Le regard de l'entourage. Ils disent que je suis allée en Algérie et je suis bizarre. Même si tu viens bizarre, au moins on sait que tu as l'argent. Mais l'argent non plus je n'avais pas. De la manière j'ai quitté Abidjan, c'est comme ça je suis revenue à zéro. Le regard des gens, le mépris des gens, ça chuchotait de partout. Les gens disaient qu'ils pensaient quand je suis partie, j'allais venir construire. Il y a d'autres qui disaient que les gens vont, ils rentrent en Europe. Mais comment moi j'ai fait. Il y avait tellement de paroles aux alentours avec mon état.

Que pouvez-vous dire à vos jeunes frères qui ont toujours cette envie d’aller à l’aventure ? 

C'est vrai qu'on a tous envie de partir mais, le voyage est une chose qui se prépare à long terme. On ne se lève pas du jour au lendemain pour effectuer un voyage. Et même quand tu dois voyager, il faut être sûr que tu emprunte la voie légale. Parce que tout ce qui se fait dans l'illégalité est très dangereux. En plus de l'argent que tu vas gaspiller, tu mets ta vie en danger et tu risques de la perdre. Tout est une question d'organisation, de réflexion. Pourquoi je veux partir ? Comment je dois partir ? Il faut s’interroger avant de se jeter à l'aventure, il faut avoir les sources bien précises.

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Par Raphael Okaingni

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