Konaté Aïcha / Nous avons marché de 21 heures à 4 heures du matin dans le désert

SOCIETE Raphael 02/08/2021

Konaté Aïcha est âgée de 24 ans. Migrante de retour en Côte d'Ivoire depuis 2017, elle est vendeuse de produits cosmétiques. Ayant nourri l'idée d'immigrer depuis l'âge de 21 ans, elle parle de son expérience. Elle estime toutes ses dépenses dans le voyage à 2.800.000 Fcfa. Témoignage !


Pourquoi vous avez décidé d’immigrer ? 

J'ai décidé d'aller me chercher parce qu’au pays je me sentais un peu délaissée, parce que la majorité de ma famille se trouvait là-bas. Donc moi je voulais forcément partir. La situation dans laquelle je vivais était un peu précaire. Donc je voulais bouger et partir voir d'autres horizons.

Qu'elles étaient les conditions dans lesquelles vous étiez ? 

Je n'ai pas grandi avec ma mère. J'étais avec ma tante qui me maltraitait jusqu'à ce que j'ai un enfant. Donc j'étais perdue. Et c’était très difficile pour moi de me retrouver.

Quelles étaient les difficultés auxquelles vous étiez confrontée en chemin ? 

Je n'ai pas eu de difficulté particulière parce que j'ai eu une amie qui vivait à Tunis. C'est elle qui m'a demandé de la rejoindre à Tunis pour mener des activités. Je savais que j'allais partir et c'était mon rêve. Mais, je n'ai pas pensé que ça allait être dans ces conditions. Elle m'a dit de venir travailler et c'est comme ça que je suis arrivée là-bas. J'ai pris mon billet d'avion d'Abidjan à Tunis. C'est lorsque je suis arrivée que j'ai constaté que tout ce qu'elle m'avait dit n'était pas vrai. Elle m'a mise sous contrat et confisqué tous mes documents. Elle m'a mise dans un travail de servante. Mon salaire a été versé sur son compte pendant sept mois. Après les sept mois de contrat, j'ai commencé à travailler pour moi-même.

Comment est venue l'aventure de partir en Europe* ?

Pendant les deux ans à Tunis, j'ai vu des amis qui venaient à Tunis, prenaient ensuite clandestinement la voie pour se retrouver en Libye. Et de la Libye, ils regagnaient l'Europe. Je connais très bien des amis qui sont allés dans ces conditions et ils m'ont dit que je pouvais venir. Mais je répondais que je ne voulais pas aller de façon clandestine. Ils m'ont rassuré que je pouvais y arriver car, l'immigration n'était pas difficile. Je ne savais même pas comment les choses se passaient là-bas. Comment il fallait se rendre en Libye. C'est à ce moment qu'un ami m'a demandée de lui donner de l'argent qu'il faisait partir les gens. Nous sommes partis à la frontière de la Tunisie. Et un soir, nous nous sommes retrouvés dans le désert en train de marcher. C'est comme ça que je me suis retrouvée en Libye.

Dans quel état d'esprit étiez-vous quand vous avez décidé de quitter votre pays pour aller à l'aventure ?

D’ici à Tunis, j’étais un peu dans la joie parce que j’étais tellement enthousiaste de découvrir d’autres choses, d’autres horizons. Je voulais aussi savoir comment les choses se passaient parce que moi-même j’ai la passion des voyages. J’aime découvrir. J’allais prendre l’avion et cela me mettait la joie dans le cœur.

Quelle activité avez-vous en tête de mener une fois dans le pays d’accueil ? 

Quand je quittais Abidjan, elle ne m’a pas menti sur ce côté. Elle m’a dit que quand je vais venir, je vais faire le travail de ménage. Moi-même, à Abidjan, je faisais le travail de ménage. Quelqu’un qui recevait 30.000 Fcfa par mois à Abidjan, on lui dit qu’elle va avoir 130.000 ou 150.000 Fcfa. Même si c’est une autre personne, elle ne va pas refuser. Je me suis dit que c’était une bonne opportunité et que là-bas, je pouvais économiser et au fil du temps, j’allais faire mes papiers et puis partir en Europe. C’est ce que j’avais prévu.

Comment s’est passée la traversée dans le désert ?

C’était très difficile pour moi de traverser le désert. Je suis charnue de nature, comme on dit chez nous Apoutchou. Donc je n’aime pas marcher. Et, on me dit que je dois marcher de 21 heures à 4 heures du matin. On courait parfois parce qu’on n’avait peur que les policiers tunisiens qui sont dans le désert nous arrêtent. Je n’en pouvais plus, il y avait des amis qui étaient obligés de me tirer. Il faisait chaud et froid en même temps. Je n’étais pas habituée à ce changement de climat.

Comment s’est fait votre retour en Côte d’Ivoire ?

Mon retour en Côte d’Ivoire, je l’ai très bien accueilli parce qu’avec toute la souffrance que je vivais là-bas, je voulais rentrer. J’ai fait 4 mois 2 semaines en Libye sans activité. Nous étions en train de patienter en attendant le jour de notre voyage et ils sont allés attaquer notre campos (campement) dans lequel nous étions. Nous étions au nombre d’un millier de personne, nous nous sommes dispersés. Il y avait toute sorte de nationalité. C’est ainsi que je me suis retrouvée à Zuwarah. On attendait que les passeurs nous fassent travailler. Ils m’ont proposé une somme d’argent que je n’avais pas. Toutes les souffrances vécues m’énervaient, donc je voulais rentrer chez moi. C’est vrai que la vie était dure ici, mais je me suis dit que j’arrivais à m’en sortir, j’avais la liberté. Il y a des amis qui ne voulaient pas rentrer, mais moi je voulais rentrer. Je passais tout le temps à pleurer et un soir, la police libyenne est allée nous arrêter et ils nous ont conduit dans un centre de réintégration des migrants de l’OIM. C’est comme ça que je me suis portée volontaire pour rentrer chez moi.

Comment vous êtes prise pour vous réintégrer dans la société ?

Mon intégration était un peu difficile parce que quand je suis revenue, ma famille, mes tantes se disaient que j’étais déjà arrivée en Europe. Quand ils ont su que je n’étais pas partie, ils me posaient des questions de savoir comment les autres font pour réussir et moi je n’arrive pas. Or, moi je sais ce que j’avais traversé. Donc, tout ce qu’ils me disaient ne me faisait pas mal parce que j’avais envie de réussir ici. Quand je suis revenue, je voulais à tout prix montrer que ce n’est pas forcément là-bas qu’il faut réussir. C’était difficile, j’ai même dormi dans la rue. Cela ne m’a rien dit. C’est ainsi que je me suis réintégrée et aujourd’hui tout va bien.

Aujourd’hui, avec votre expérience quel est votre message à ceux qui veulent forcément se rendre en Europe ?

C’est vrai que chacun de nous a un rêve et le rêve on ne peut pas le briser. On veut forcément y aller. Je veux dire à mes frères de patienter, de persévérer. C’est vrai que c’est un rêve d’aller en Europe. Mais, depuis mon retour, je vois la vie autrement. Je cherche à économiser ici grâce à mes activités et un jour partir dans les bonnes conditions. Il ne suffit pas de partir seulement. Mais avec tout ce que j’ai traversé, je veux dire aux gens de ne pas partir clandestinement.

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Par Raphael Okaingni

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