Interview l’abbé Nicodème Esbey / « La crise migratoire ne peut être résolue que si… »
- Publié le 12, aoû 2022
- SOCIETE
Auteur de « Cryptocratie du flux migratoire aujourd’hui. Et si les coupables n’étaient pas ce qu’on croyait ? », l’abbé Nicodème Esbey Attoubou est originaire du diocèse de Yopougon. Il a été ordonné Prêtre de Jésus-Christ par Monseigneur Jean Salomon Lézoutié, Evêque du diocèse de Yopougon le 18 février 2012, à la paroisse-cathédrale Saint André de Yopougon. Il est étudiant à l’Université catholique d’Angers (France), où il rédige une thèse sur la section française du mouvement catholique international pour la paix : ‘’Pax Christi’’. Infos d’Ivoire est allé à sa rencontre pour une interview sur son œuvre « Cryptocratie du flux migratoire », parue aux éditions Harmattan en 2021. Dans cette œuvre, il met à nu les aspects cachés de la migration. Interview !
« Cryptocratie du flux migratoire aujourd’hui. Et si les coupables n’étaient pas ce qu’on croyait ? » Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
C’est un titre qui résume ce que j’ai voulu laisser comme message dans mon écrit. Donc cryptocratie, le titre en lui-même sous-entend la visée de mon étude, de mon écrit. Cryptocratie qui vient de deux mots, à savoir ‘’Crypter’’ (cacher) et ‘’Cratie’’ (pouvoir). C’est dire qu’à travers ce titre, c’est de remettre à nu tous les aspects de ce phénomène du flux migratoire. Des aspects qui ne sont pas toujours présentés à la face du monde, c’est-à-dire, aller au plus profond des réalités de ce phénomène pour révéler ces subtilités à l’ensemble de mes lecteurs.
Et le sous-titre ‘’Et si les coupables n’étaient pas ce qu’on croyait ?’’, c’était d’emmener, les uns et les autres à changer de regard parce que des migrants qui généralement sont vus et indexés sont la partie visible de l’iceberg, mais en changeant d’orientation, c’est de voir qu’est ce qui les emmène à faire ce choix et à vivre dans ces conditions souvent intenables.

D’où est venue votre inspiration pour l’écriture de cette œuvre ?
Il y a trois éléments qui m’ont poussé à écrire cette œuvre. C’est d’abord un sujet d’actualité, car lorsqu’on allume notre poste téléviseur et qu’on voit les informations, on nous parle des naufragés dans la méditerranée et cela est tellement récurrent avec la mort de certains africains. Des rapports sur des sévices corporels que subissent un certain nombre de migrants ont fait que je me suis dit qu’il fallait que j’écrive.
Ensuite en 2017, j’ai été saisi par une scène puisque je suis dans le diocèse de Nantes où une centaine de migrants venaient de débarquer sur une place en plein hiver sous des tentes. Lorsque j’ai vu ce spectacle, je me suis dit qu’il fallait plus ou moins me pencher sur cette question. Pour ce faire, j’ai échangé avec un certain nombre d’entre eux pour mieux percevoir l’ampleur de ce phénomène.
Enfin, c’est une demande d’une amie qui me disait d’attirer l’attention des jeunes qui viennent parce qu’on ne peut pas penser que l’occident est un eldorado, mais ça peut être une illusion. Tout ceci pour montrer aux jeunes africains qu’ils peuvent penser leur avenir en Afrique et non pas forcément ailleurs, car ils peuvent faire face aux surprises désagréables.

Comment avez-vous mené vos recherches ?
Dans un premier temps, c’était un cri de cœur, donc il fallait écrire ce qui venait de mon cœur pour dénoncer une situation ou pour prendre la défense d’un certain nombre d’individus, qui avaient fait ce choix de quitter chez eux pour aller ailleurs. Mais après je me suis rendu compte qu’il était mieux d’être en dialogue parce que d’autres avant moi ce sont penchés sur cette question en pensant au développement de l’Afrique et à la libération des Africains et de l’homme noir.
C’est ainsi que je me suis mis à beaucoup lire des auteurs comme Martin Luther King, Nelson Mandela, Emmanuel Mounier… et au bout du compte, j’ai fait une composition qui mettait ma pensée en dialogue avec d’autres auteurs et d’autres courants de pensées. C’est ainsi que je suis arrivé à bâtir cet ouvrage qui pour moi est un travail de fourmi et titanesque. Ceux qui auront l’occasion de le lire pourront se rendre compte des énormes références bibliographiques, des citations.
Ces recherches ont-ils empiété sur vos études ?
Il faut savoir que moi je fais la part des choses, mon temps est scindé en 3 temps : La pastorale, les études et mes loisirs. Je profite alors de mon temps de lecture pour faire la lecture et travailler sur des sujets qui me passionnent. Donc si je suis arrivé à produire ce livre, c’est parce que j’ai su bien reparti mon temps.
Vous parlez de ‘’diagnostic’’ et ‘’thérapie’’ dans l’œuvre, comment expliquez-vous ces termes ?
‘’Diagnostic’’ parce qu’il y a des choses factuelles, des choses qu’on voit et donc le ‘’diagnostic’’, c’est tout simplement de mener une observation de ce qu’on voit et de tirer des conclusions qui sont basées sur la vérité des faits. On va dire que c’est une forme de méthodologie qui permet de faire des observations, des analyses et tirer des conclusions. Et c’est par rapport à cette première étape qu’on peut arriver à faire des propositions, donc la ‘’thérapie’’. C’est comment apporter des propositions qui rentrent en adéquation avec les faits observés, de sorte à juguler ou du moins solutionner le problème.
Pour vous, qu’est-ce qui emmène les jeunes à prendre le large ?
Là, c’est un peu difficile de définir une cause qui explique le départ, mais une chose est sûre, ceux qui partent, généralement, ils fuient quelque chose. Alors, on dira qu’ils fuient une situation difficile en étant à la recherche d’un mieux-être. Et comme nous le constatons tous aujourd’hui, les réseaux sociaux présentent l’occident comme l’eldorado rêvé plutôt que de rester dans la faim et la soif, ces migrants espèrent aller faire fortune. Ce désir d’un mieux-être qui fait qu’un certain nombre de jeunes aujourd’hui décident d’emprunter le chemin de l’exil, que je qualifie de chemin de la mort, parce qu’ils ne savent pas réellement ce qui les attend. Mais, ils souhaitent partir pour espérer une vie meilleure.
Avez-vous rencontré des migrants pour échanger avec eux afin d’en savoir davantage ?
J’ai rencontré plusieurs migrants qui pour la plupart étaient des demandeurs d’asile, des personnes qui se retrouvaient sur le trottoir, qui viennent de certains pays africains avec qui j’ai longuement échangé. Ils ont pratiquement la même réponse, c’est-à-dire ‘’fuir la misère, la guerre’’ et bien d’autres choses.
En tant que prêtre, quelle est l’approche théologique face à cette question ?
Le prête, il continue la mission du Christ, qui pendant son ministère s’est offert à tous et tout ce qui touche à l’homme doit emmener le prêtre à porter une parole de sagesse ou de compassion. À travers cet écrit, la dimension théologique même est là et donc, c’est à travers ma plume et ce que je suis pour montrer comment Dieu lui-même se soucie de ces personnes, qui aujourd’hui vivent cette situation ou qui sont sur la route de l’exil ou qui de par la quête d’un mieux-être subissent ou périssent en mer. Il s’agit de dire ici que l’église elle-même se soucie de ce phénomène et elle entend apporter sa pierre pour aider les uns et les autres à prendre en compte ce phénomène ; et même aider les migrants à ce qu’on reconnaisse leur droit, à ce qu’ils soient pris en charge et qu’ils soient bien accueillis.

Que dit la bible à ce sujet ?
Il faut savoir que le peuple juif est un peuple nomade et dans la bible, on retrouve Abraham à qui Dieu demande de partir de chez lui vers la terre de Cana, où coulent le lait et le miel. Une chose qui est encore importante, c’est que le Christ lui-même dans les évangiles, à un moment donné, après le songe de Joseph, l’ange Gabriel qui est l’envoyé de Dieu a demandé de prendre l’enfant et la mère pour fuir en Egypte. C’est pour dire qu’on retrouve des traces de la migration dans la bible.
On pourra alors dire que la migration est une chose positive ?
La migration n’est pas mauvaise et on a jamais dit qu’elle est mauvaise, mais une chose est sûre, ce sont les conditions dans lesquelles vivent les migrants aujourd’hui qui posent problème.
Qu’elle est la position de l’église pour pallier ce problème migratoire ?
L’église est experte en humanité et elle est du côté des personnes qui sont délaissées par la vie ou qui subissent des discriminations. Alors l’église est pour leur réhabilitation ou la prise en compte de leur dignité en tant que personne, car elle est pour le développement intégrale. Par ailleurs, elle veut être en étroite collaboration avec les pays en voie de développement et les pays émergents, les pays pauvres pour que ceux-ci se soucient de leurs peuples, en créant des conditions de travail pour les jeunes et mettent en place des politiques qui permettront aux plus pauvres de recevoir des soins.
Que doit-on comprendre par ‘’libération du futur des Africains’’ dans votre œuvre ?
La libération du futur des Africains, c’est tout simplement avoir une vie décente à l’abri du besoin. Aujourd’hui, il n’est pas aisé d’avoir accès à trois repas dans la plupart des pays africains. Pour pallier cette difficulté, les gouvernants doivent mettre en place des mécanismes pour permettre aux Africains de se prendre en charge sans forcément attendre d’autres appuis extérieurs et aussi faire en sorte qu’il n’y ait plus de guerre, de pandémie et bien d’autres.
Qu’est-ce qui motive votre présence en Côte d’Ivoire ?
Je suis présent dans le but de promouvoir mes écrits et profiter pour rendre grâce à Dieu pour le 10ème anniversaire de mon ordination sacerdotale.
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Un message à l’endroit des Gouvernants et des jeunes Africains ?
Le premier message consiste à rappeler que toute vie est sacrée, c’est comprendre en cela que la vie nous vient de Dieu et cette vie doit être respectée, peu importe l’origine. Dans un second temps, il s’agit de rappeler aux Gouvernants qu’il leur revient de trouver des solutions à ce phénomène. Mais cela ne peut être résolu que si tous les acteurs se mettent autour d’une même table. Et comme j’aime à le dire, la crise migratoire ne peut être résolue que si les grandes puissances, les pays en voie de développement, les pays émergents se mettent ensemble pour trouver des solutions communes.
Aussi, les jeunes doivent savoir qu’ils constituent une force et ils doivent en prendre conscience. Je pense que cette force, elle sera bénéfique pour l’Afrique elle-même parce que l’Afrique a besoin de ses filles et fils. Ce sont eux qui aideront l’Afrique à surpasser les difficultés d’aujourd’hui. Si tout le monde part ça sera compliqué, il faut rester en espérant qu’ils aient les moyens de pouvoir faire de l’Afrique un continent luxuriant, faire en sorte que l’Afrique qui est le berceau de l’humanité devienne le berceau de la paix et de la concorde.
Par Toussaint Konan