(Dossier) Tabagisme / Actif ou passif, des milliers de morts au bout du mégot

Avec la croissance du tabagisme en Côte d’Ivoire, occasionnant près de dix mille cas de décès par an, selon les chiffres de 2018, l’Etat a adopté la loi N° 2019-676 du 23 juillet 2019 relative à la lutte antitabac. En cette année 2022, la campagne du Programme National de Lutte contre le Tabagisme, l’Alcoolisme et les Autres Addictions (PNLTA) porte sur le Thème : « Interdiction de fumer dans les lieux publics et les transports en commun ». Dossier

Le thème de la campagne nationale 2022 pour la lutte antitabac tire sa source du Titre IV de la loi antitabac, portant sur la Protection contre l'exposition à la fumée du tabac. Précisément, en ses articles Art 19 : « Il est interdit à toute personne d'exposer autrui à la fumée du tabac et des produits du tabac. Il est également interdit de fumer dans les lieux publics clos ou ouverts au public, ou à usage collectif et tout lieu qui constitue un lieu de travail, ainsi que dans les moyens de transport publics » et Art 20 : « La consommation du tabac est interdite à toute femme enceinte ».

Cette campagne se justifie par le fait que le tabagisme, qu’il soit actif ou passif, demeure dangereux pour le fumeur et le non-fumeur exposé à la fumée. Le tabagisme, par définition, est l’intoxication provoquée par usage du tabac. Il est actif lorsque l’intoxication est provoquée par le fumeur lui-même. A l’opposé, le tabagisme passif est l’intoxication provoquée chez un non-fumeur exposé à la fumée. Il se prolonge jusqu’à l’exposition du fœtus chez la femme enceinte.

Plus dangereux dans un espace clos, le tabagisme n’en demeure pas moins nocif dans un espace ouvert. Car, plus la durée et l’intensité de l’exposition est prolongée, plus le risque d’intoxication grandit. Le fumeur passif est exposé au risque de développer des cancers, voire des accidents cardiovasculaires. Il peut développer plusieurs types de maladies selon son âge.

Le 6e doigt tue, tuons-le ! (Ph : DR)

Le tabagisme passif peut entrainer chez l’enfant des irritations des yeux, du nez et de la gorge ; une fréquence accrue des rhinopharyngites et des otites ; un grand risque d’asthme et d’infection respiratoires. Chez l’adulte, il y a risque d’Accident Vasculaire Cérébral (AVC) ; de cancer de poumons ; et de maladies respiratoires chroniques.

La lutte antitabac revêt aujourd’hui un caractère de santé publique, tant le tabagisme est un fléau mondial. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), ce sont cinq millions de personnes qui meurent dans le monde chaque année, dont cinq mille en Côte d’Ivoire. Le tabagisme passif lui, occasionne près de 600 mille décès par an dans le monde.

Les chiffres en matière de lutte antitabac en Côte d’Ivoire sur les cinq dernières années sont plus ou moins satisfaisantes. De 15% au niveau de la prévalence globale en 2017-2018, nous sommes arrivés à un taux de prévalence globale d’environ 8,5% en 2021, selon le PNLTA ; Même si au niveau des tranches d’âge la situation semble plus préoccupante avec des taux de prévalence qui étaient compris entre 20% et 40%. Cependant, avec l’impact des activités de sensibilisation et d’accompagnement, une chute est observée au niveau des tranches d’âge de 13 à 15 ans et de 25 à 35 ans.

Docteur Ernest Zotoua, directeur coordonnateur du PNLTA (Ph : DR)

La perversité de l’industrie du tabac

En Côte d’Ivoire, la frange de la population la plus exposée est la jeunesse. Ce, à cause des nouveaux produits et dérivés du tabac mis à leur disposition par les industriels. Selon le Docteur Ernest Zotoua, directeur coordonnateur du Programme National de Lutte contre le Tabagisme, l’Alcoolisme et les Autres Addictions (PNLTA), les industriels du tabac usent de malices pour attirer la jeunesse.

« Malgré les efforts consentis, la lutte s’avère ardue face à l’industrie du tabac qui se donne les moyens de séduire une clientèle de plus en plus jeune. C’est une séduction perverse et multiforme aux conséquences graves sur la santé. Les emballages des produits du tabac sont rendus attrayants, les réseaux sociaux sont utilisés pour la publicité et le sponsoring, sans omettre les scènes tabagiques visibles à travers les médias audio-visuels. », dénonce-t-il.

A ces stratégies de promotion, l’industrie du tabac met à la disposition du jeune public de nouveaux produits tels que les inhalateurs, cigarettes électroniques, et autres chicha, qui sont de nature à créer la dépendance chez les consommateurs et à les y maintenir.

D’ailleurs Dr Nestor Koffi, médecin de santé publique, chef du service Information-Éducation-Communication du PNLTA s’insurge contre la mention ‘’Abus dangereux pour la santé’’, portée sur les paquets de cigarettes. Pour lui, cette mention est ‘’trompeuse, fallacieuse, farfelue et erronée’’.

« Une demi cigarette peut provoquer une crise d’asthme chez quelqu’un (…) En matière de tabagisme, c’est le produit lui-même qui pose problème, parce que c’est un poison. Un produit qui tue la moitié de ces consommateurs et qui est à portée de main, en circulation libre. C’est la mort vendue comme du pain à la population. La cigarette est un poison dans le quotidien de l'homme. », soutient-il.

Pour contrer toutes les formes de promotion du tabagisme, une disposition portant interdiction de la vente en détail de la cigarette, dans les établissements publics, les écoles et alentours a été introduite et votée dans la loi antitabac. Cependant, force est de constater que les commerces continuent cette forme de distribution du tabac. C’est pourquoi, le Dr Nestor Koffi estime que la lutte contre le tabagisme doit être l’affaire de tous ; aussi bien les autorités que la population elle-même.

Dr Nestor Koffi, chef du service Information-Éducation-Communication du PNLTA (Ph : R.O)

Plus de 28 milliards Fcfa par an pour la prise en charge des malades du tabac

« Le tabac tue tout », dit Dr Nestor Koffi. Selon lui, il n’y a pas que les conséquences sanitaires en matière de tabagisme ; elles sont aussi économiques. Car, pour une famille ayant un ou deux fumeurs, qui brulent 2 à 3 paquets par jour (sachant qu’un paquet coûte en moyenne 700 Fcfa), ce sont de véritables ressources financières qui pourraient servir au bien-être des enfants et de la famille qui sont brulées chaque jour. De plus le fumeur malade d’un cancer ou d’une maladie respiratoire devient une charge pour sa famille, qui s’appauvrit au fil du temps.

A ces conséquences sanitaires, économiques et sociales, s’ajoutent également les conséquences environnementales et sécuritaires. Les mégots jetés dans les rues contiennent des produits chimiques qui polluent les eaux et l’environnement. A un sens plus large, ces mêmes conséquences se retrouvent dans la consommation de la chicha.

« Dès lors qu’on se met à la cigarette, on ouvre un portail de problèmes et on diminue notre espérance de vie. La seule manière de s’en sortir est d’arrêter. », préconise Dr Koffi, chef du service Information-Éducation-Communication du PNLTA.

Selon les spécialistes, le tabac est la cause de 90% des cancers du poumon. Il est un facteur de risque de la tuberculose et du VIH. Incriminé dans toutes les maladies non transmissibles, le tabac tue en Côte d’Ivoire près de dix mille personnes par an, selon les chiffres de Atlas Tobaco 2018.

Tall Lacina, président du CA du ROCTA-CI et coordonnateur du RECAPT-CI (Ph : Raph-O)

« L’État dépense plus de 28 milliards Fcfa par an pour la prise en charge des maladies liées au tabac. Sur le plan sécuritaire, la contrebande de la cigarette nourrit les groupes armés terroristes. Tout comme la drogue, le marché noir du tabac profite aux terroristes », déplore Tall Lacina, président du Conseil d’Administration du Réseau des ONG actives pour le Contrôle du Tabac en Côte d’Ivoire (ROCTA-CI) et coordonnateur du projet Renforcement des Capacités pour la Prévention du Tabagisme en Côte d’Ivoire (RECAPT-CI).

Comme stratégie de lutte, il préconise deux approches que sont la réduction de la demande et la réduction de l’offre. Pour lui, réduire la demande passe par les différentes interdictions (publicité, vente au détail, fumer en public), et par l’augmentation de la taxe sur la cigarette. Quant à la réduction de l'offre, il estime qu’il faut revoir les mesures de prise en charge comme l’unité de sevrage tabagique, durcir la lutte contre la contrebande, et trouver une alternative à la culture du tabac.

« Autant il faut accompagner les fumeurs, autant il faut accompagner les tabaculteurs à se reconvertir dans d’autres cultures », argumente Tall Lacina.

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Georgette Yapo

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