Touré Diarrassouba / Anglophones et francophones se jetaient à l’eau pour équilibrer le bateau

SOCIETE Raphael 03/08/2021

Touré Diarrassouba Maïmouna, exerce dans le domaine de l’agriculture hérité de de sa formation durant laquelle elle faisait l’achat des produits agricoles, cacao et anacarde. Titulaire d’un BTS en gestion commerciale, elle a investi 2,5 millions Fcfa dans la migration irrégulière, qui a coûté la vie à sa petite sœur et à toute sa famille en mer. Elle est rentrée en 2018. Témoignage !


Comment êtes-vous partie à l’aventure ? Dans quel contexte ?

Je suis allée à l’aventure dans le but d’avoir du financement. Dans le domaine où j’ai exercé, ce sont seulement les hommes qu’on finançait. Les filles se tapaient presque tout le boulot sans avoir de financement. C’est comme ça que nous, cinq à six femmes dynamiques (comme j’aimais bien les appeler) avons décidé de nous mettre en coopérative pour créer notre entreprise afin de pouvoir travailler dans le domaine de l’agriculture. On a frappé à toutes les portes, celles des grands frères, celles des patrons, même celles des microfinances comme Advans ci. Malheureusement on n’a pas eu de financement. C’est là qu’on a réellement décidé d’aller à l’aventure. Parmi nous, certaines n’avaient pas de moyens, elles ont emprunté la voie terrestre. Ils sont partis par le Mali, Burkina, le désert par Hanga pour arriver à Agadez. Moi j’avais la chance d’avoir mes frères qui étaient partis. Puisque je suis de Daloa, fief même de l’immigration. Donc j’ai eu le réseau du vol. Je suis allée en avion avec une autre fille. J’ai quitté la Côte d’Ivoire le 14 juillet 2017. Nous sommes passées par le Burkina, le Mali pour arriver au Niger où nous avons pris le vol.

Quel était l’objectif final ? Vous partiez pour faire quoi comme activité ? 

L’objectif final était d’aller en Lybie, puis traverser par la mer pour rentrer en Italie. Nous on ne partait pas pour rester. Franchement, on se disait que notre travail c’est dans le domaine de l’agriculture. Donc l’agriculture c’est forcément en Côte d’Ivoire ici. Comme on n’avait pas de financement on a décidé d’aller en Europe en se disant que si on faisait peut-être du ménage et qu’on arrivait à travailler, au bout de cinq ou six ans, on pourrait avoir du financement et revenir au pays. C’est le financement qui nous a réellement poussé à aller à l’aventure. Mais malheureusement ça a tourné au vinaigre.

Tourner au vinaigre, comment se passent les conditions du voyage, le chemin ?

Pendant la traversée du désert j’ai perdu mes consœurs et mes copines ivoiriennes Bété, Agni et Malinké. Or, l’objectif était de venir mettre notre société en place. Pendant la traversée du désert, on a perdu d’autres. Elles ne sont pas arrivées. Elles étaient quatre dans le désert, nous étions deux à prendre le vol. Le 19 juillet j’étais déjà à Tripoli puisque nous avions pris l’avion. Mais elles ont trainé plus d’un mois. Quand, elles sont arrivées il y avait une qui manquait. Elle était décédée dans le désert. Il y a une aussi qui a été kidnappée et qui n’avait pas encore payé. Donc c’est deux autres que j’ai retrouvé en Lybie. Et c’est comme ça on a essayé de voyager ensemble à quatre. Personnellement, j’ai pris le zodiac 2 fois. D’autres l’ont pris une fois.

Que s’est-il passé avec votre ‘’zodiac’’ ?

Le zodiac c’est le bateau gonflable qu’on met sur l’eau en Lybie. Normalement on devait prendre ce bateau à 100 mais on nous a mis à 126. Le bateau a cédé. Le moteur ne fonctionnait plus. On est monté à 2H. Il faisait à peine jour. On a vu aussi qu’on n’était pas les seuls dans le même problème. On voyait d’autres frères qui avaient déjà coulé. C’est la première fois que je voyais des Africains en train de couler dans un bateau. On voyait des frères Africains qui avaient les mains en l’air. Qui cherchaient de l’aide. Ils étaient dans l’eau en train de se noyer. Et nous on était déjà dans les difficultés. Nous, on ne pouvait rien faire. Le moteur était déjà gâté. Il y avait de la surcharge. Et les anglophones ont commencé à faire des histoires avec les francophones. Ils ont commencé à prendre les gens qui sont en forme pour les jeter à l’eau. Après ils ont pris des francophones pour les jeter à l’eau. Les francophones aussi à leur tour ont pris des anglophones pour les jeter à l’eau jusqu’à ce que le bateau soit un peu équilibré. Et c’est comme cela que les Asma Boys (les pirates) sont venus nous chercher. Ce n’était pas la marine. Ce sont eux qui sont venus nous chercher pour nous a envoyé dans la prison de Sabratha.

Comment se passait votre séjour en ce moment en Lybie ?

C’est une ville qui est vraiment active dans le voyage, où il y a assez de trafic humain. En ce moment-là, la guerre de Sabratha avait commencé et chacun cherchait son noir. On nous appelait ‘’les diamants noirs’’. Chacun voulait attraper un noir pour le vendre. On était en prison. Dans la prison ça n’allait pas. On était 5000 et plus dans la prison. On était toujours en 2017-2018, parce que j’ai fait un an trois mois sur la route. Dans la prison où on était, je ne m’en sortais pas. J’étais toujours malade. Il y avait toujours des décès. Celui qui était à l’infirmerie ne s’en sortait pas. Donc je partais l’aider à faire accoucher des femmes, avec les malades. Et c’est comme ça qu’un Arabe m’a vu. Il a dit que si moi je restais là j’allais mourir. Et qu’il allait trouver des solutions pour me faire sortir. Il a décidé de me faire sortir mais en me volant à ses confrères. Il a envoyé une voiture à deux coffres. C’était ma première fois de voir ça. Il y a le premier coffre, le sous-coffre, et il y a un autre coffre. Ils ont jugé mon prix. Là-bas les femmes sont plus chères que les hommes. La femme, quand on te regarde avec ta corpulence, ta forme, on peut dire 1 million. Et moi quand l’Arabe ma vue, il dit faut que je paye 1 million. Je n’avais pas ça.

Donc comment vous sortez de là ?

Si j’avais les 1 million cash je n’allais pas venir là. C’est ce qu’on leur a expliqué et ils ont négocié jusqu’à 600 mille Fcfa. Les 600 mille, sur le champ, je ne pouvais pas les payer. C’est mon passeur, celui qui nous guide de la Côte d’Ivoire jusqu’en Lybie, qui devait payer. C’est lui qui a payé les 600 000 à l’Arabe et il m’a fait sorti. J’arrive donc à la maison à Sabratha, la guerre a vraiment explosé. Chacun courrait pour attraper les noirs. Il y avait des tirs. Notre maison était déjà perforée par les balles. On s’abaissait pour faire les mouvements qu’on pouvait. Nous nous sommes cachés 5 fois. La cinquième fois on s’est fait kidnapper. Nous avons loué une maison qu’on habitait pour se cacher, mais le propriétaire de la maison nous a vendu aux bandits. Et il fallait payer encore pour ressortir. Et là ce n’était pas cher. Pour les femmes c’était 300 mille contre 200 mille Fcfa pour les hommes. Il y avait des Camerounais, Sénégalais et quelques ivoiriens. Dans mon groupe il y avait quatre ivoiriens et un sénégalais. Pour ceux dont le voyage a été confirmé, le passeur a dit qu’il a tellement payé qu’il ne pouvait plus payer pour tout le monde. Il a donc décidé de payer pour cinq personnes. Mais comme c’était un passeur ivoirien il a payé pour quatre ivoiriens et un sénégalais. Il a envoyé l’argent de cinq personnes. Mais, les Arabes, comme ils aiment la marmaille, ils ont libéré 3 personnes. Et moi avec une autre fille, ils sont allés nous revendre dans un campo de Naija (un campement nigérian) alors qu’on ne comprenait pas l’anglais.

‘’Le nom Didier Drogba nous a sauvé des Arabes’’

Il a vu qu’on ne comprenait pas l’anglais. Il nous a demandé mais on vient d’où ? On pleurait tellement car il y avait la machette derrière nous. J’ai eu l’idée de crier Didier Drogba (2 fois). Je criais tellement fort Didier Drogba que le monsieur a dit Ahaa, ‘’Sahil Aleaj’’. C’est comme ça j’ai su qu’on appelait Côte d’Ivoire ‘’Sahil Aleaj’’ en Arabe. Et il nous a envoyées dans un ghetto ivoirien. Là, ce qui a été une surprise pour moi, j’ai croisé trouvé dans le ghetto ivoirien, l’un de mes frères qui faisait croire qu’il était en Europe alors qu’il n’est pas en Europe. Il a tapé poteau plusieurs fois. Il prend de belles photos dans les restaurants pour vendre l’illusion aux gens en Côte d’Ivoire, alors qu’il est encore en Lybie. Il appelle ses sœurs, frères et autres pour les faire voyager. Quand je l’ai vu, j’étais tellement paniquée. Il m’a dit de ne pas faire savoir qu’on se connait. Et c’est comme ça il nous a repayé dans la main de l’Arabe, moi et l’autre fille, et nous nous somme parties à Tripoli.

Après toute ces expériences, comment se fait votre retour en Côte d’Ivoire ? 

Ce qui m’a poussé à rentrer en Côte d’Ivoire c’est que j’ai ma sœur qui, ne sachant pas les conditions qu’on vivait, a pris la route aussi. Comme tout le monde est parti, elle aussi a décidé de partir en Lybie. Je quitte tous mes parcours, toutes les difficultés je rentre à Tripoli en Lybie, je viens la trouver. Mais elle était déjà là. Mais comme ma maman travaille dans le domaine de la santé, j’aime beaucoup donner des coups de main. J’aime aider un peu humainement. C’est comme ça que j’ai aidé une femme qui venait d’accoucher. Je descends, je vais aider la femme Arabe et je remonte. Un jour ma sœur m’appelle pour me dire qu’on voyage aujourd’hui. A la maison nous formions une ‘’famille’’ de 12 personnes, il y avait les Camerounais, Burkinabé, Ivoiriens. Nous nous sommes habitués les uns aux autres. On a fait près de cinq à six mois ensemble. C’est devenu une famille. Mais c’est moi qui descendais pour aller travailler de temps en temps. Puisque je suis arrivée par avion, j’avais le passeport. Et ma sœur m’a appelée pour me dire qu’elle partait, quand je suis arrivée à la maison toute la famille était partie. Il n’y avait presque personne sauf le passeur. Le guide m’a dit qu’on allait partir, mais jusqu’à 21 heures- 22 heures, je ne le voyais pas.

Mais vous alliez où ? 

On devait aller au bord de l’eau. C’est comme si tu quittes Abidjan pour aller à Bassam, c’est là-bas qu’il y a la mer. Et c’est là-bas qu’on gonfle le bateau zodiac pour traverser. J’étais toujours à la maison avec le passeur quand ma sœur m’a appelée vers les 1 heure – 2 heures du matin pour me dire qu’ils vont décoller et que le projet continue. Elle allait m’attendre en Italie. Elle devait m’attendre là et si moi je traversais, on allait voir dans quel pays aller. Malheureusement ils sont partis et j’attendais à ce qu’elle m’appelle le lendemain. Elle ne m’a pas appelée pendant un jour. Le deuxième jour normalement ils étaient censés m’appeler pour me dire qu’ils sont rentrés. Jusqu’à trois jours. Tout le monde savait autour de moi que le zodiac avait fait naufrage. Moi je ne savais pas. Et c’est une camarade qui m’a dit qu’ils sont en train de me cacher que toute ma famille est restée dans l’eau. Il y avait un survivant ou deux dont un Guinéen, Alpha que j’ai appelé et qui a confirmé que ma sœur est restée, la famille aussi est restée. Il y avait une femme Camerounaise qui avait deux enfants, un de 5 ans et un de 7 ans. Elle-même elle est décédée. Son petit garçon de 7 ans s’est retrouvé en Europe. Celui de 5 ans a été brûlé par l’essence dans l’eau, il s’est retrouvé en Tunis. Le Papa est au Cameroun. Ça a été vraiment une tragédie.

Donc il y a pratiquement eu 10 décès dans votre ‘’famille’’ ?

Oui, 10 décès. Alpha a survécu plus le petit garçon de la femme. Et c’est comme ça que j’ai réellement décidé de rentrer au pays. Mais je ne pouvais pas me rendre à l’aéroport. C’était difficile. J’aurais pu me faire kidnapper, vue que j’ai été kidnappée plusieurs fois. Le passeur m’a dit je pouvais rentrer, mais lui il ne pouvait pas m’envoyer à l’aéroport. Et si je prends le risque et qu’on kidnappe il n’a plus envie de payer pour moi encore. Donc il fallait que je reprenne le voyage. C’est comme ça encore qu’ils ont organisé notre voyage avec le bateau dit VIP, qui prend 50 personnes. Mais les Arabes s’arrangent toujours pour qu’on ait des moteurs pourris. Là ça se gâte et on repaye avec eux. On ressort, on va en prison, on paie avec leur frère. C’est quelque chose qui tourne à tout moment. Et arrivé quelque part le bateau s’est gâté encore. Il a fallu ramer avec la main, les musulmans et chrétiens se sont mis à prier. Et vraiment on y a mis du cœur jusqu’à ce qu’on arrive sur terre. Arrivé sur terre, la marine cette fois-ci est venue nous chercher. Ils nous ont envoyé dans les déportations de Zinatan. C’est très loin vers l’Algérie. Nous pensions même qu’on partait nous jeter dans le désert. Ils nous ont envoyé à Zinatan. C’est à Zinatan que j’ai décidé d’appeler le passeur, puisque j’avais le téléphone caché, il est venu nous enregistrer en tant qu’ivoiriens. Et c’est comme ça que nous sommes retournés en Côte d’Ivoire avec l’OIM avait accès à nous. L’OIM venait nous visiter de temps en temps. C’est comme ça notre retour en Côte d’Ivoire a été facilité.

Aujourd’hui on est rentré en CI. Comment se fait la réintégration ?

Ma réintégration s’est très bien passée. Quand je suis arrivée, 2 ou 3 trois jours après l’OIM-CI m’a appelée. Et ils m’ont demandé de choisir entre l’élevage, les transports et l’agriculture. J’ai choisis ce que j’aime le plus. Donc j’ai commencé par me spécialiser dans le domaine des pépinières palmier à huile et la banane plantain à Azaguié.

En tant que candidate à l’immigration de retour, quel message vous passez aujourd’hui aux jeunes, aux personnes qui nourrissent l’idée de voyager par ce chemin ?

Je dirais à mes jeunes frères que c’est bon de voyager, mais voyageons dans les bonnes conditions. Si on veut voyager de manière frauduleuse, il y a la mort, le viol le kidnapping. Et c’est vraiment dangereux. Renseignez-vous avant de voyager. Je n’ai pas été victime de viol par la grâce de Dieu, puisque j’ai pris l’avion pour la Lybie. Mais j’ai été victime de kidnapping à plusieurs reprises, où il fallait payer. J’ai perdu des personnes proches. Je dirais que voyager de façon frauduleuse peut nuire à la vie. Aller à l’aventure c’est bon, c’est le brassage culturel, c’est apprendre de l’Etranger. Tu apprends du bon à l’étranger, tu envoies ça chez toi et tu prends pour toi pour aller à l’étranger. C’est bien, mais voyageons dans les bonnes conditions. Renseignez-vous avant de voyager.

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Par Raphael Okaingni

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